Ce matin, je vais chercher des vacanciers à Marovasa, au Nord Ouest de Majunga, où le cinéaste français Charles Gassot a construit un hôtel sur la baie de Narindra. Je les ai déposés il y a quatre jours, et ils devaient revenir hier, vendredi, mais ont annulé le vol pour passer une dernière nuit à cet endroit paradisiaque.

Ce vendredi, la météo n'était pas formidable, un centre de basse pression se forme à l'Ouest, dans le canal de Mozambique, et une masse d'air chaud se déplace et envahit toute la côte Ouest de l'île. J'ai annulé mon vol pour Besalampy ce jour-là à cause de cette météo très dégradée.

Alors, samedi, décollage à 8h pour Marovasa. La météo à Majunga est correcte, mais au Sud, un ciel gris nuageux s'aperçoit depuis le parking de mon avion. C'est un peu le scénario quotidien à cette période. Je ne me fais pas trop de soucis. Le TAF ne prévoit rien de méchant non plus. Et puis même si le temps se gâtait et que des cunimbs seraient formés à mon retour, j'attendrai à Marovasa avant de décoller. jJe pars alors l'esprit tranquille. Je stabilise au niveau 55 quand quelques minutes plus tard, mon collègue pilote m'appelle à la radio pour me dire de préparer une entrée IFR à mon retour, car le plafond est bas et la visi chute. Je réponds OK aussi naturellement, car cela n'est pas nouveau non plus. Je continue mon palier au 55, et il m'interpelle à nouveau et me donne une visi de 4km. Là, les choses se compliquent. Un orage va s'abattre dans les prochaines minutes et attendre sur place serait très sage. Je débute ma descente et j'intègre la vent arrière pour la 33 après une verticale terrain à 1000 pieds. Un Cessna Caravan va décoller d'ici 5 minutes de Mifoko, piste située à 10 minutes de ma destination. Le vent est faible et dans l'axe, j'atterris à 8h34. Le ciel est bleu, avec quelques cumulus. Je me gare parallèle à l'aire de stationnement pour voitures et descends de l'avion. Mes pax ne sont pas encore là. J'appelle les Opérations de la compagnie pour demander la météo. Il pleut et ils m'appelleront pour me donner le top de décollage. Comme les pax ne sont pas là, leurs agents de sécurité me proposent d'aller à l'hôtel et d'attendre là-bas. Je monte à l'arrière du quad, et un autre gars derriere moi en sens opposé de la marche. Nous sommes trois assis sur cet engin de sable.

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A mi-chemin, on les voit arriver dans une Ford pick-up. On retourne alors à la piste, on attendra là-bas. Entre temps, je reçois un appel de mon collègue pour me dire que l'aéroport de Majunga est fermé et il pleut des cordes, et me dit que je pourrais aller à Anstohihy pour dégager, mais que je devrais partir de ce coin avant qu'il pleuve car la piste est en terre battue et on pourra très rapidement se retrouver piégé et ne pas pouvoir décoller avant demain. La voiture les dépose près de l'avion, décharge les bagages et j'ouvre la soute pour les charger. Je leur explique la situation et demande d'attendre une demie heure que l'orage passe à Majunga avant de pouvoir partir. Chacun prend une place sous l'abri en bois solide et se laisse divertir très rapidement par l'iPhone ou l'iPad. Il fait très chaud et le ciel est toujours aussi bleu. Je vérifie mon carburant et le bouchon de mes réservoirs, que je scotch par précaution, que l'eau de pluie n'entre à l'intérieur. Les bouchons sont étanches mais c'est une procédure compagnie en temps pluvieux. J'ai 160 litres, soit une autonomie de 2 heures 15 à peu près.

Je prévois de passer par Besakoa, piste privée d'Aqualma à l'Est pour contourner le mauvais temps s'il se déplace  vers le Nord. J'appelle la compagnie pour demander la météo à Besakoa et leur fait part de mes intentions. On me dit qu'on me rappelle dans 5-10min, le temps de vérifier la matéo là-bas. Le vent commence à monter en intensité, il souffle dans les 6 à 8 noeuds. Je commence à voir des nuages. Je pense que le temps va changer très vite ici, il faudra partir. Au moment où je fais les dernières verifications (porte de soute, câles, fuites d'huile ou essence,...), on me dit que l'aéroport est ouvert de nouveau, la visi revient à 8km avec de la pluie fine et que je peux décoller. Des tonnerres s'entendent quelque part. J'ai compris qu'il est temps de partir, on va devoir contourner par la mer, càd l'Ouest, sinon par l'Est par une verticale Besakoa. Je n'ai jamais eu les infos météo de Besakoa que j'ai demandées y a 30min, tant pis. J'embarque mes pax, verrouille la porte et démarre mes deux Lycoming de 180 chevaux chacun, met en marche les deux GPS et le VOR également, prépare aussi la carte d'approche IFR. Je remonte la piste et en cinq minutes je suis aligné prêt pour décoller. Volets sur 15, soft take-off et c'est parti. Dès que l'on passe les 300 pieds, j'aperçois un immense mur gris dans notre direction. J'essaie de voir à travers si je peux entrer dans la pluie et traverser cette grosse cuirasse. A peine que l'avion s'approche, on est secoué très fortement. Ce sont des CBs. Il faudra certainement contourner ce truc. Par la mer, c'est complètement bouché, on ne voit même pas la limite. Je mets le cap alors vers l'Est, et je vais passer par Besakoa et ensuite remettre le cap à l'Ouest pour rentrer à Majunga. Je reste à 2000 pieds. J'appelle la Tour de Majunga et lui donne mes estimées et mon intention. La radio est entre coupée mais j'arrive à avoir le METAR. Il y a de la pluie fine, la visi à 8km, le vent calme "CB all sectors". Je continue les tentatives de rentrer dans ce mur de pluie, mais à chaque fois nous sommes rejetés et je dois très vite virer à gauche. La petite fille assise à côté de son père sur le siège arrière commence à crier. Je la regarde, elle est couchée et a très peur. Ma vitesse sol est de 160 kts, soit au moins 30 noeuds de vent arrière. C'est énorme.

Un autre Caravan qui fait le trajet Anjajavy-Ivato me fait le relais avec la Tour de Majunga. Il appelle également Besakoa par VHF pour leur demander la situation chez eux. Il pleut également. Au cas où je devrais dégager là-bas, je ne pourrais pas y atterrir car la piste est mouillée. Alors, je ne continue pas et revient en sens inverse après un 180°. Je lui rappelle et lui demande de relayer mon message à la Tour que je reviens sur Marovasa. Ma vitesse sole est de 130 kts. Ouh !! L'orage avance plus vite que nous. C'est une grosse barrière épaisse grise qui balaye tout sur son passage. Le stormscope affiche une ligne de grains sur tout le territoire. Impossible de le contourner. Le traverser serait un acte kamikaze, et puis j'ai deux enfants avec moi. Je suis à 10 nautiques de Marovasa. Allez, encore 5 minutes et on sera au sol. Le vent sera très fort, c'est sûr. J'arrive à 3 nautiques, impossible de passer, il pleut aussi. La piste est impraticable. Il y a encore une (dernière) piste privée d'Aqualma, Moramba située à 5 nautiques de là. Je mets le cap dessus et transmets mon intention à Alpha Mike Hotel, le Caravan qui me fait le relais. Je vois Moramba, à ma droite, je mets cap dessus, fais une verticale, la manche à air est ballotée dans tous les sens. Je prends la piste 19, m'annonce sur la fréquence auto info 118.10 et me reporte en vent arrière. Mes passagers sont calmes, la fille a arrêté de pleurer. On sera au sol dans deux minutes. Courage..  Moramba est très glissante une fois qu'il pleut. Mon pax a un vol pour Tana à 19h25 avec Air Mad et un autre pour Paris à 1h40 du matin. Selon l'intensité de la pluie, on va devoir passer la nuit ici et attendre que la piste soit sèche pour redécoller. En finale 19, le nez de l'avion à gauche, le vent est plein travers. C'est une piste que je connais, le vent est toujours de travers. Je décrabe, j'arrondis et j'atterris après 45 minutes de vol. Je remonte la piste et me gare sur le parking. Je leur dis qu'on va attendre dans l'avion, que la pluie passe et espérer redécoller.

 

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3 minutes plus tard, un agent de la sécurité arrive en moto et vient à ma fenêtre. Je lui explique la situation et nous ouvre la cabane pour qu'on puisse attendre à l'intérieur. Je lui demande également une bouteille d'eau. Il prend mon numéro et repart aussiôt. 5 minutes après, le responsable de site arrive à son tour et fait le point. Il me dit que la piste pourrait ne pas être praticable si la pluie serait forte. Pendant qu'il est encore là, la pluie commence à tomber. Il est exactement 11h30 locales, et s'arrête après 7 minutes. Il part à son tour, et vient un troisème gars avec une grande bouteille d'Eau Vive. On va visiter la piste jusqu'au seuil de la 19. Il m'indique les parties à éviter et me montre celles où il faudra rouler. La masse d'air se déplace vers le Nord Est, donc on n'a pas été touché par les orages, mais de la pluie trainée par ce gigantesaque front chaud.

Le ciel reste complètement couvert, j'aperçois au loin au Sud Ouest une couleur uniforme très homogène, proabablement de la pluie. J'allume alors le GPS Garmin 430 de l'avion et le met en mode Weather Radar (radar météo) mais il ne voit rien, sûrement à cause des collines de part et d'autres de la piste qui empêchent au radôme (capteur) de capter quoi que ce soit. Je l'éteins et appelle Majunga pour avoir la météo locale. Le ciel est couvert mais il n'y a pas d'orages. Une pluie très fine sur la station, et mon plan de vol a été déposé pour 12h30 locales.

Nous attendons encore un peu afin que la masse d'air soit complètement déplacée hors de notre trajectoire. Les gars de la sécurité me font signer une décharge de responsabilité afin de décoller de cette piste mouillée. Après avoir visité cette dernière, je vois que le décollage ne présente aucun risque, il faudra éviter des virages larges au turn around bay.

Je signe ce papier, embarque mes pax, et démarre les moteurs un par un. Toujours rien sur le stormscope. Un signe du pouce au placeur et me fais signe que le passage est clair, je commence à rouler pour pénétrer la piste. Je remonte sans problème et m'aligne dans le sens de la 19. Il est 12h45 locales. Le vent est faible, légèrement de travers, comme d'hab. Manche en position cabrée, pleine puissance et je décolle avant la mi piste. Une fois la check après décollage effectuée, à 300 ft AGL, le temps se laisse découvrir, c'est couvert partout mais les zones orageuses sont à l'Est. Je reste à 2500 pieds et prends la ligne droite pour Majunga. Il y a de la pluie fine par endroits, l'atmosphère est très stable. Le contrôleur me donne les infos. Le Cessna Caravan Kilo Hotel fait son trajet Besakoa-Majunga et estime son arrivée quelques minutes avant moi. La 14 en service, on est autorisé en base gauche. A 13h20 on atterrit. Les enfants sont tranquilles, et leur père soulagé, il pourra prendre l'avion pour Paris ce soir. Une expérience de plus dans mon carnet, et un point de plus dans celui de la matûrité.